Genèse du Golf


-1955 -

En sortant du métro Richelieu Drouot, la première chose qui vous sautait au visage, c' était cet énorme café juste de l'autre coté de la rue Drouot : Le Café d'Angleterre.
Ensuite, si vous leviez un peu les yeux, à l'angle de la rue Drouot et du boulevard des Italiens à dix mètres de hauteur et en lettres de néon, vous pouviez lire : Golf Drouot, suivi d'une très longue flèche elle aussi en néon qui longeait la rue Drouot et allait se planter au dessus de la porte du n° 2.
Un golf à Paris??... la chose semblait déja bizarre et on était loin de penser qu'elle allait bientôt devenir une légende...

Madame Perdrix, était la propriétaire du seul golf miniature couvert de Paris. Un petit parcours tranquille de neuf trous alors très peu fréquenté, ou Colette future Madame Leproux tenait la caisse et où Henri Leproux entra tout d'abord comme barman.

Sur l'initiative de Mme Perdrix et pour tenter d'y faire venir du monde, le club sous le nom de "Cup-Of-Tea" devint ensuite un" Salon de thé Dansant", comme les Grands boulevards en regorgeaient à l'époque, où dans une ambiance "velours" et devant une tasse d'Earl Grey, de Darjeeling ou de Royal Ceylan, des dames très bien venaient y déguster des patisseries, sur fond musical "piano et contrebasse" en écoutant les chansons douces que leur sussurait ce jeune et beau chanteur, toujours Henri Leproux, qui évoluait déjà dans son statut entre barman et chanteur de charme.

Dans une seconde phase beaucoup plus mondaine, Mme perdrix engagea pour "public-relation" la comtesse russe Irène Strozzi ainsi que l'acteur en vogue Pierre Brice. Le décor changeait, mais restait toujours aussi "feutré". On pouvait à présent y dîner et y souper. Henri Leproux avait pour rôle: 1er maître d'hôtel, assisté de 3 chefs de rang aux tenues impeccables. Bridge et Canasta étaient aussi au programe et chose rare, le club possédait la télévision.

La comtesse avait de bonnes manières, ainsi qu'un carnet de relations très bien rempli de noms d'artistes et amis qu'elle recevait à merveille: François Perrier, Marie Daems, Michel Emer, Jacqueline Maillan et beaucoup d'autres.

Le club évolua ainsi pendant deux ans, mais sans jamais faire le succès qu'escomptait Mme Perdrix (qui en fut un peu agacée) pour en revenir à son point de départ, c'est à dire une très faible frequentation.


 


1958-1959

La venue au golf par le plus grand des hasards de quelques teenagers désoeuvrés en mal de nouveautés ou de passage dans le quartier, changea pourtant l' ambiance du Golf. Réunis autour de l' électrophone d' Henri en écoutant : Rock Around The Clock à longueur d' après-midi, les langues se déliaient.
"En Amérique parait-il, Bill Haley avait vendu un million et demi de disques". Certains de ces jeunes avaient des copains soldats américains du S.H.A.P.E., qui voulaient bien leur vendre les 45trs qu' ils possédaient. D' autres revenaient d'Angleterre avec des nouveautés extraordinaires. Les quatre ou cinq teenagers du début se fidélisèrent, d' autres partaient mais de nouvelles têtes arrivaient, séduites sans doute par l' ambiance qui se dégageait de cet endroit. Henri servait
à ce petit monde du Coca-Cola et des sodas, tous s' entendaient bien, unis par l'envie d' en savoir plus sur cette nouvelle musique qui arrivait en Europe appelée -Rock and Roll-

C'est ce moment que choisit Henri, pour exposer à Mme Perdrix l' idée qui lui trottait dans la tête depuis quelques temps : faire du Golf une discothèque reservée aux jeunes, dont le prix d' entrée serait bas, l' ambiance pas snob et où la musique prévaudrait sur tout le reste.

- "Donnez-moi carte blanche", dit il, "cette idée correspond plus à mes goûts. Ces jeunes ne sont pas génés de fréquenter les Boulevards, ils n' ont eux pas de problèmes de stationnement et n'hésiteront pas à grimper cet escalier si raide, qui demande des jambes vigoureuses".

Mme Perdrix laissa faire en spécifiant à Henri qu' il devrait cette fois-çi se débrouiller seul : Pas de crédit, pas d' investissement.


 


Au programe de la première " Surboum du Golf ",
Heartbreak Hotel par Elvis, mais aussi : Freddy Bell, Tommy Steele,
Terry Dene, Little Richard et Jerry Lee Lewis

Freddie Bell & the Bell Boys

Bill Haley and His Comets

Tommy Steele

……

Terry Dene

Elvis Presley

Jerry Lee Lewis

Little Richard

Par la suite Henri trouva en la personne du directeur de la firme Seeburg qui importait les juke-boxes en France, quelqu' un de compréhensif et il se fit confier un juke-boxe d'appartement entièrement marqueté en bois verni qui fonctionnait par un système de barette pour les présélections. Ce chef-d'oeuvre pouvait contenir 100 disques, soit à raison de quatre titres par disque 400 titres .

La nouvelle de son arrivée au Golf se répendit comme une trainée de poudre et les teenagers pouvaient moyennant un coca au prix modique de 1 franc, passer autant de temps qu' ils le voulaient, devant le Seeburg bourré de disques de Rock.


 


-1961-

Trés vite beaucoup de jeunes garçons et filles du même age se joignirent aux fidèles de la première heure.Tout ce monde aimait à se retrouver dans un seul et unique but, écouter cette musique qui déferlait maintenant sur le monde. Toutes ces bandes issues des différents quartiers de Paris et de sa banlieue n' en formèrent plus qu' une: la bande du Golf. Une bande pacifique animée par cette même passion de la musique. Chaque personne qui venait au Golf revenait à coup sûr avec au moins deux ou trois potes garçons ou filles, qui à leur tour revenaient avec deux ou trois personnes afin de leur faire partager l' ambiance unique de cet endroit. Certaines de ces personnalités exacerbées allaient devenir les leaders des groupes de la première génération sur la scène du Golf. Ces jeunes chacun de leur coté dans les garages, les appartements, les maisons, à Paris en banlieue ou en province répètaient, qui à la batterie, qui à la guitare à deux, trois ou quatre, et travaillaient d' arrache-pied. Dans un premier temps ils copièrent leurs "idoles" anglaises ou américaines avant de trouver leur propre voie musicale.

Schmoll, futur Eddy Mitchell, qui travaillait au Crédit Lyonnais voisin est déja un assidu des week-end du golf quand Christian Blondieau bientôt Long Chris et Jean-Philippe Smet déjà Johnny y parraissent pour la première fois. De cette "Nouvelle vague", Johnny fut sans conteste l' un des premiers à obtenir un contrat d' enregistrement et à sortir son disque. C' est lors de sa toute première visite au Golf en Fevrier 60, qu'il apporta lui-même à Henri le "souple"(test gravure) de cet enregistrement chez Vogue: T'aimer Follement, et Laisse Les Filles. Henri le mit religieusement dans le Seeburg afin de le faire entendre à tous les copains qui accueillirent chaleureusement le1er disque d' un des leurs.

Ce fut ensuite le raz de marée des groupes. Chaque maison de disque voulait pour ne pas être en reste avoir "son" groupe, "Les Cinq rock" d'Eddy Mitchell devinrent pour Barclay : Les Chaussettes Noires, qui en Décembre 60 sortirent leur premier disque : un super 45trs comportant bien sûr Be-Bop-A-Lula, Tant Pis Pour Toi, adaptés de Be-Bop et Wild Cat de Gene Vincent, Tu Parles Trop, You Talk too much de Jo Jones et Si Seulement, d' après le Dirty, Dirty Feeling d' Elvis. Le phénomène ne fut pas seulement parisien, mais se développa dans tous les coins de France, voire d'Europe, Il venait de plus en plus de monde au Golf, "le Métier" commençait à se dire que l' endroit était peut-être une mine de jeunes talents, alors, on y passait.

En Avril 61, Albert Raisner vînt au Golf tourner sa première émission TV Age Tendre Et Tête De Bois du nom d' une chanson de Gilbert Bécaud qui eut un gros succès cette année là. Il installa ses deux caméras entre le Seeburg le piano mécanique et le bar. Les invités furent Gilbert Becaud, Nancy Holloway et Eddy avec les Chaussettes qui du même coup firent leur première télé.

Les tubes de la rentrée 61 furent, Il Faut Savoir de Charles Aznavour, Le Moribond de Jacques Brel, Non Je Ne Regrette Rien par Edith Piaf, Brigitte Bardot par Bob Azzam, mais aussi 24000 Baisers par Johnny, Daniela par Les Chaussettes, Trois En Amour par les Chats Sauvages et Dick Rivers nouvellement montés de Nice. Au niveau international ce fut : Apache par les Shadows et What I Say par Ray Charles.
Dans cette ambiance surchauffée et compte tenu du public toujours plus nombreux, il fallut au Golf trouver plus de place. Henri fit réduire de moitié le parcours du Golf miniature afin que les musiciens les plus acharnés puissent "déménager à mort", que demander de plus.



 


 1962 Année du Twist et du tremplin

C' est en voyant le film "Hey! Let' s Twist"Joey Dee apparaissait et chantait sur la minuscule scène de son club le Peppermint Lounge qu' Henri eu l' idée du tremplin pour le Golf. Avec son ami Roger Frey, aussi mordu que lui du Rock et chroniqueur de la page Nouvelle Vague de La Presse Magazine, il mit au point ce qui allait devenir le rite sacré de chaque vendredi. Sur la scène du Golf, un spectacle de Rock où se succèderaient cinq ou six groupes pour une demi heure chacun. Le vainqueur de ce concours serait récompensé par un prix ainsi qu' un diplôme dûement signé par Henri confirmant que le groupe était bien le vainqueur du tremplin de telle date sur la scène du prestigieux Golf Drouot.

Les grands panneaux situés entre les fenêtres qui donnaient sur le carrefour Drouot, furent décorés de façon magistrale par Long Chris qui sur un fond rouge peignit les portraits stylisés d' Eddie Cochran, de Johnny, de Gene Vincent, tous les copains étaient fiers de leur nouvelle salle de concert. Le tremplin était construit, il fut inauguré spontanément le 30 mars 1962 par Les Loups-Garous, un groupe de cinq Niçois venu pour être auditionné. Henri les fit monter sur la scène encore vierge du tremplin et ils jouèrent sous les ovations des copains présents.


Johnny, seul à pouvoir dédicacer son panneau

Les Loups-Garous qui devinrent par la suite une des nombreuses productions du Label Golf Drouot, enregistrèrent sur leur Premier Disque Cocktail Boum seul titre où Henri exerça ses talents d'auteur.

L'ouverture officielle se fit le 6 Avril 1962 sous le patronnage de La Presse Magazine au programme: Election de Miss Twist 62, Long Chris & les Daltons, Jeffrey et les Lords, et Les Meteores. La Miss Twist élue reçu son prix des mains d'Annie Cordy et de Luis Mariano arrivés dés la fin de leur spectacle de la Gaîté-Lyrique. Les Chaussettes et Eddy (maintenant vedettes) avaient fait l' amitié de venir.
Un Eddy aux cheveux très courts car déjà incorporé, "boeufa" la version Elvis de Mean Woman Blues ainsi que le Peppermint twist version Chaussettes.
L' affluence était telle que la salle sembla sur le point d'exploser et Henri dû fermer les grilles du rez-de chaussée afin de préserver une securité minimum.



 
2 rue Drouot

L'inauguration triomphale du Golf fut suivie de nombreuses prestations. Chaque vendredi depuis ce jour, quatre ou cinq groupes jouèrent sur cette scène, ce rythme ne s'est jamais ralenti, la demande était énorme. En quelques mois des milliers de groupes amateurs s' étaient formés. Les marchands d'instruments vendirent plus de 20.000 guitares électriques cette même année. Pour tous, le passage du vendredi soir au Golf était le tremplin vers la gloire. Le golf a rempli sa mission, et s' il y eut des perdants, aucun de ces groupes ne regrettera jamais d'avoir un jour eu la chance d' être passé sur la scène du Golf Drouot.


Henri Leproux
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